Sur
la table à café, il glisse deux cartes d'affaires. La première se lit
comme suit : "Man meets woman. Attraction coaching for Men". Ronald est
dans la trentaine, d'origine asiatique, trapu, visage rond, la voix
nerveuse, il porte une veste grise et ordinaire. Pas exactement le
genre de type qu'on imagine coach en séduction. Et pourtant. Ses
clients le paient entre 200 $ et 2000 $ pour qu'il leur apprenne à
envoûter les femmes. « Pas besoin d'avoir du fric, une grosse
bagnole et un travail prestigieux pour attirer les filles, lance-t-il.
Il faut juste savoir communiquer avec elles. »
Sur la deuxième carte, on peut lire les coordonnées de son site
Internet, seductionboard.com. Comme la plupart des coachs, Ronald est
issu de la « communauté de séduction », une sous-culture regroupant des
dragueurs plus ou moins talentueux qui sortent ensemble dans les bars
et partagent leurs techniques sur le Web. Il affirme avoir fondé le
premier groupe de séduction vancouverois en 2003. Au départ, celui-ci
n'était composé que de lui et de deux ou trois types. Aujourd'hui, il
réunit environ 200 personnes. Un nombre moyennement élevé si on le
compare à Montréal, Toronto et certaines grandes villes américaines. «
Manifestement, les gars ont besoin d'aide », remarque Ronald, plus
connu sous le pseudonyme DocandWriter dans le milieu. Présenté par
ses adhérents comme un mouvement de self-help masculin, la communauté
tourne autour d'une poignée de gurus reconnus pour leurs prouesses en
matière de « pick-up » (drague). Chacun d’eux propose sa propre
conception de la séduction, détaillée et vendue – souvent à fort prix –
sur Internet par le biais de E-books et de coffrets DVD. Malgré cette
disparité, leurs approches peuvent être divisées en deux grandes
catégories : directe et indirecte. Pour l'essentiel, la première
(et plus répandue) consiste à draguer en feignant l'indifférence. Ses
disciples soutiennent par exemple que les hommes ne devraient pas
sortir leur portefeuille pour séduire une femme et éviter de la
complimenter. L'emploi de scripts appris par c½ur est encouragé. La
seconde conseille à l’inverse de jouer cartes sur table. L'un des
mentors les plus en vue de l'approche indirecte est le Vancouverois Zan
Perrion. « Ce qu’on enseigne en général dans la communauté, c’est qu’il
faut masquer ses intentions, raconter des histoires intéressantes et
construire l’attraction en usant de stratagèmes. Moi, j’enseigne à
assumer son attirance, explique celui-ci. Il y a une certaine portion
d’hommes qui peuvent encore complimenter une fille ou lui payer un
verre car qu’importe si ça fonctionne, ils auront eu du plaisir à la
charmer. » Quelle que soit l'approche, la plupart des apprentis
séducteurs tentent de s'améliorer en renforçant leur confiance en soi
(appelée inner-game) et leur aptitudes sociales (outer game).
L'habileté du séducteur se forge par la pratique ; la séduction
s'apprend. « Dès lors, vous avez deux options. L'apprendre par
vous-même, ce qui peut prendre plusieurs années. Ou faire appel à un
coach », soutient Ronald, qui suggère la deuxième option. Estime de soi
Les leçons se donnent en groupe ou en privé. Durant quelques heures,
l'entraîneur dispense théorie et pratique. Puis, il lâche son ou ses
élèves dans les rues, les centres commerciaux, les bars, les
discothèques, et leur dit : « Allez-y, draguez ! ». Pour beaucoup, cela
revient à gravir le Kilimandjaro. Il faut donc y aller étape par étape.
Ouvrir la conversation et l'entretenir. Établir un lien émotionnel.
Créer une tension sexuelle. Si possible, les coachs corrigent leurs
élèves sur le champ. Autrement, ils décortiquent leur performance
après-coup, un peu comme on analyse la performance d'un joueur de
tennis à l'issue d'un match. La plupart de ceux qui suivent ce
genre de cours souhaitent rester dans l'anonymat. Par peur des
moqueries, mais surtout parce que les hommes doutent de leur
masculinité, estime DocanWriter. « Si t'es un homme, dit-il, t'es censé
savoir draguer les filles. Sinon, t'es quoi ? » Entre le
métrosexuel et l'übersexuel, le mâle ne saurait plus trop où se placer.
Pour Zan Perrion, l'idéal se situe entre les deux. « Ni macho ni homme
rose, c'est un gars qui aime les femmes mais qui ne dépend pas d'elles
pour avoir une vie réussie. » Afin d’atteindre cet équilibre, les
deux coachs en séduction vancouvérois estiment qu'il ne suffit pas
d'apprendre à draguer. « Le gros problème, dit Ronald, c'est que les
gars commencent à apprendre des trucs, ils pensent que c'est leur
solution, leur réponse. Ils y croient vraiment. Mais ils ne réalisent
pas que ce qu'ils apprennent, c'est juste la porte d'entrée. » En
l'occurrence, celle qui s'ouvre sur l'estime de soi. « La plupart des
hommes draguent en se demandant si leurs cheveux sont bien placés, si
ils ont quelque chose de pris entre les dents, si leurs blagues sont
drôles, explique Zan. Ils se demandent sans arrêt "Est-ce qu’elle va
m’aimer ?". Or, certains posent la question de cette façon : "Cette
fille est jolie, intéressante : est-ce que moi je l’aime ?". »
Selon Ronald, plus son métier sortira de l’ombre, moins il deviendra
tabou. Les gens réaliseront qu’il est légitime de demander de l’aide
pour apprendre à séduire. « Ne serait-ce parce que ça aide les gars à
devenir meilleur avec les femmes et que ça aide celles-ci à mieux
comprendre ce qui tourmente les hommes. » Marc Allard |